Alice Winocour : « Augustine flirte avec le fantastique de Cronenberg »

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Alice Winocour : « Augustine flirte avec le fantastique de Cronenberg »
Alice Winocour : « Augustine flirte avec le fantastique de Cronenberg »

Dans son premier film, Alice Winocour met en scène le professeur Charcot (Vincent Lindon), aux prises avec l’hystérie et une jeune patiente (Soko) qui le trouble en profondeur. Une fiction audacieuse et passionnante.

 

 

Elle affiche un profil atypique, aussi atypique que celui de son premier film. Avant de découvrir sa vocation et de s’inscrire au concours de la Fémis (« presque sans réfléchir », dit-elle),  Alice Winocour suit des études de droit et se destine à une carrière d’avocate. Ce que la justice de France a sans doute perdu, le cinéma l’a assurément gagné. Avec  Augustine, la réalisatrice, 36 ans, affirme d’emblée sa personnalité indépendante dans la production nationale. Avec cette évocation singulière du professeur  Charcot et de ses recherches sur l’hystérie féminine, la débutante échappe avec une même intransigeance à l’académisme en costumes et aux poncifs du naturalisme psychologique. Formidablement interprété par Vincent Lindon (Charcot) et Soko (Augustine, sa patiente impatiente), le film d’Alice Winocour s’impose comme l’une des belles révélations de l’année 2012.

 

Pourquoi cet intérêt pour le professeur Charcot et l’hystérie ?

©ARP distribution


Augustine, ©ARP distributionAu gré de mes lectures, notamment celle de La guérison par l’esprit de  Stefan Zweig, j’ai découvert les activités de Charcot à l’hôpital de la Salpêtrière. J’ai été fascinée par ce lieu qui était une sorte de cité des femmes. Les médecins y observaient leurs patientes sous toutes les coutures, jour et nuit. On y effectuait également des présentations publiques des malades et le tout Paris s’y pressait. Pas seulement les médecins, mais aussi les membres de la bonne société. Ces séances mêlaient le médical et un voyeurisme érotique qui ne s’avouait pas. Je me suis toujours intéressé à la question de la représentation de la femme dans l’imaginaire des sociétés et la Salpêtrière en offre un concentré violent. Ces hystériques, exhibées sous le regard des hommes, étaient considérées comme des rats de laboratoire.

 

Vous êtes-vous documenté sur Charcot et Augustine ?


Oui, j’ai beaucoup lu. J’ai notamment découvert dans un rapport médical qu’Augustine avait fini par s’enfuir de la Salpêtrière, déguisée en homme. Cela m’a beaucoup intriguée. Je me suis demandée ce qui avait pu se passer pour qu’elle en arrive là… Malgré l’abondance des documents sur Charcot et la précision de ses rapports médicaux, on ne sait rien des relations que ce dernier entretenait avec ses patientes, en premier lieu avec Augustine. C’est dans ce hors champ que j’ai pu construire ma fiction, en interrogeant tout d’abord ce mystère fondamental du rapport aux corps. Dans Augustine, le regard des hommes sur les hystériques révèle un mélange de peur, de fascination et de désir face à une maladie sur laquelle ils projettent leurs propres fantasmes. Je ne crois pas que ce regard ait disparu et, à ce titre, le film a des résonnances contemporaines.

 

Le contexte social du 19ème siècle n’a pourtant rien d’anecdotique…


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Augustine, ©ARP distributionJe voulais éviter la reconstitution poussiéreuse, mais il me fallait être précise. Il y avait en effet un rapport de classes à la Salpêtrière. L’hystérie existait bien sûr chez les bourgeoises, mais on n’en rencontrait aucune dans cet hôpital, fréquenté par les domestiques, les prostituées, celles qui, dans l’indifférence générale, avaient subi le droit de cuissage de leurs patrons et avaient été violées. Avec le personnage d’Augustine, je voulais aussi raconter une histoire d’émancipation et de révolte. Et d’abord la révolte d’un corps qui exprime ce qui ne peut s’exprimer par le langage.

 

Charcot est très contradictoire dans le film.


Charcot régnait comme une star à la Salpêtrière, même si beaucoup de sommités médicales jugeaient négativement son travail. Il a contribué à faire évoluer les mentalités sur cette maladie, qui, avant lui, était considérée comme une variante de la sorcellerie. Simultanément, il était effrayé par l’expression brute de la sexualité et, de ce fait, est passé à côté de la découverte de l’inconscient. Tout cela devait apparaître dans le film.

 

Charcot cherche à comprendre et « domestiquer » l’hystérie. Mais, avec Augustine, il trouve en quelque sorte son propre maître, qui le renvoie à ses zones d’ombre.


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Augustine, ©ARP distributionAbsolument. Comme le dit  Lacan, « L’hystérique est une esclave qui cherche un maître sur qui régner ». Le film raconte un renversement du rapport de force. Augustine, cet objet d’étude, est aussi et surtout un objet de désir pour Charcot. Ce grand bourgeois, détenteur de la culture, du savoir, de la science, se retrouve démuni face à cette femme du peuple, quasi analphabète, qui, dans ses crises et l’expression brute de sa sexualité, réduit en miettes la volonté de maîtrise du professeur et le renvoie à sa propre animalité. Charcot voit violemment resurgir tout ce qui a toujours été muselé en lui. En fait, Augustine raconte l’histoire d’une femme qui découvre qu’elle a une tête et celle d’un homme qui découvre qu’il a un corps.

 

Dans sa façon de fuir le réalisme, Augustine ne ressemble en rien à un premier film français.


J’avais la volonté de m’en éloigner et parfois même de flirter avec le fantastique. J’ai toujours aimé les films de Cronenberg, de Lynch et cela n’est pas un hasard car eux aussi sont passionnés par la représentation du corps et du désir. Ils m’ont marquée, tout comme certains films de  Roman Polanski ou de Milos Forman. Des films radicaux dans leur expression, mais dont les thèmes peuvent toucher tous les spectateurs.

 

Pourquoi le choix de Vincent Lindon pour incarner Charcot ?


Il y a en lui quelque chose de charnel, de sexuel même, que je trouvais intéressant d’emprisonner dans la raideur d’un costume et d’une classe sociale. Il me semblait idéal pour incarner le conflit intérieur qui ronge Charcot.

 

Et Soko pour Augustine ?


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Augustine, ©ARP distributionJ’ai beaucoup hésité. Au départ, je cherchais une sorte de Sandrine Bonnaire dans À nos amours, une inconnue, une débutante… Il me semblait essentiel que le rapport entre la sommité Charcot et l’anonyme Augustine se reflète dans le choix des acteurs. J’ai donc vu beaucoup de jeunes femmes qui n’avaient jamais tourné. Certaines correspondaient au personnage, mais elles ne parvenaient jamais à passer le cap des essais, car ce que je leur demandais était très difficile, notamment pour les scènes de crise. Quand on m’a parlé de  Soko, rien ne me séduisait a priori. J’avais l’image d’une fille connue, qui vivait à Los Angeles et ne me semblait pas être porteuse de la sauvagerie nécessaire pour le rôle. Quand elle a passé les essais, mes idées préconçues se sont effondrées. Elle m’a impressionné par sa force intérieure, sa volonté d’être au service du film et d’échapper aux performances gratuites.

 

Avez-vous déjà un nouveau projet ?

Je suis en écriture. Ce sera une histoire d’amour qui prendra parfois les allures de thriller, avec des scènes d’action. Rien à voir avec Augustine, même si, finalement, le film raconte aussi une très étrange histoire d’amour.

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Publié dans Actualités

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