Les Femen bousculent la société tunisienne
Mercredi, trois Femen ont protesté, devant le tribunal de première instance de Tunis, pour demander la libération d'Amina. Elles ont été arrêtées.
Trois Femen ont été interpellées à Tunis. © Fethi Belaid / AFP
"Free Amina". En mini-short, "breasts feed revolution" (les seins alimentent la révolution) inscrit sur leur poitrine, trois Femen, deux Allemandes et une Française arrivées la veille de Paris, ont manifesté, ce mercredi, devant les grilles du tribunal de première instance de Tunis, dans le centre de la capitale. C'était la première action des "sextrémistes" dans le monde arabe. "C'est en Tunisie que le Printemps arabe a débuté et c'est là que débute aujourd'hui, par cette action, le Printemps des femmes. Le monde arabe est stratégique pour nous. Les femmes sont opprimées tous les jours et les libertés menacées", justifie Inna Shevchenko, leader de l'organisation Femen, assurant que "d'autres activistes en Tunisie se préparent".
Le 1er mars, la ministre de la Femme, Sihem Badi, avait déclaré qu'elle empêcherait les Femen de s'installer en Tunisie, estimant leurs "pratiques étrangères à [la] société" tunisienne. Aucune demande officielle concernant l'ouverture d'un bureau n'a été transmise aux autorités. Le ministère de la Femme n'a pas souhaité réagir à l'action des Femen, expliquant que cela "ne fait pas partie de [ses] prérogatives".
"Détention de matériel explosif"
Le 19 mai, Amina, la jeune Femen qui avait fait scandale en mars en diffusant des clichés d'elle avec écrit sur la poitrine "mon corps m'appartient, il n'est l'honneur de personne" et "Fuck your morals", a tagué sur le muret d'un cimetière à Kairouan (centre) le mot "Femen". Sa venue a été qualifiée par le ministre des Droits de l'homme, Samir Dilou, de "provocation", tout en précisant qu'elle avait "le droit de s'exprimer". Après son acte, la lycéenne de 19 ans a été arrêtée, avec en sa possession un spray lacrymogène d'autodéfense. Jeudi 30 mai, elle comparaît devant le tribunal de première instance de cette ville, haut lieu de l'islam, pour "détention d'un matériel explosif" et elle encourt entre 6 mois et 5 ans d'emprisonnement.
"C'est une manipulation politique. Le gouvernement cherche à combattre les extrémistes, en particulier Ansar al-Charia, et en contrepartie il doit montrer qu'il le fait aussi avec Amina. Le texte de loi date de 1894. En principe, on ne l'applique plus", accuse Souhaib Bahri, un de ses avocats, qui défendra aussi les trois Femen. La jeune femme peut aussi être poursuivie pour "profanation de sépulture", délit passible de deux ans de prison. Une campagne de soutien à Amina a été mise en place. Des pétitions ont été lancées sur Internet. Un sit-in est même prévu à Alger pour soutenir Amina. Dimanche, dans les colonnes du quotidien Al-Chourouk, le père d'Amina a déclaré qu'elle était "victime d'une société qui a échoué. [...] Notre jeunesse s'enrôle pour faire le djihad en Syrie, va mourir en mer et part faire ses études à l'étranger pour ne plus revenir. Cela cache les maux d'une société qu'il faut soigner, et non pas se venger d'elle et de ses jeunes".
Alors, mercredi dans l'après-midi, les activistes passent à l'action. Sous l'oeil ébahi des passants, les jeunes femmes scandent "Fuck your morals" et "Women spring is coming". Et puis, une fois l'effet de surprise passé, un homme arrache leurs banderoles, une femme essaie de les couvrir. La police interpelle les jeunes femmes qui résistent. "Une enquête sera ouverte, elles seront placées en état d'arrestation et traduites en justice", a déclaré, à l'AFP, le porte-parole du ministère de la Justice, Adel Riahi, sans préciser les accusations qui pourraient être retenues. En Tunisie, l'atteinte à la pudeur est passible de six mois de prison.
"Qu'on nous laisse tranquilles"
Dans la cour du palais de justice, hommes et femmes, avocats et citoyens, répètent le célèbre "Dégage !" et chantent l'hymne national. "On a des coutumes. Les gens doivent les respecter", lance une avocate en robe. "Ce n'est pas ça, la femme tunisienne. Nous sommes pour la liberté, la justice, et on se bat pour ça, mais dans le respect de nos traditions", souffle Faouzia, son téléphone portable à la main en train de filmer toute la scène. "Pourquoi elles viennent faire ça ici ? On est un pays musulman. En France, vous avez voulu le mariage pour tous. Tant mieux pour vous, mais qu'on nous laisse tranquilles", s'énerve Nabiha, assistante juridique qui accuse les médias, les États-Unis, Israël et l'Europe de vouloir "semer le chaos". Des journalistes ont été pris à partie par la foule et frappés. Six d'entre eux, dont deux Français, ont été interrogés par la police comme témoin de l'action, avant d'être relâchés.
Mais alors que tous les citoyens semblent contre l'action, Foued, 35 ans, un dossier sous le bras, sourit : "C'est bien ! Au moins elles défendent leur cause et essaient de faire bouger les mentalités. On se dit un pays musulman, mais tout cela n'est qu'escroquerie. C'est un pays de corrompus. Des gens ont été tués. Ils ont saigné la jeunesse pour rien. Rien n'a changé. Rien n'a été fait."
"Toutes les sociétés ne sont pas prêtes à leurs actions. Les Femen ont été stigmatisées dans d'autres pays, pas seulement en Tunisie", constate Fathia Hizem, responsable des relations extérieures de l'Association des femmes démocrates. Cette association a été contactée par les parents d'Amina pour la défendre "en tant que femme victime de violences". "On refuse qu'elle devienne un bouc émissaire et on la défend, même si ce n'est pas notre mode d'action. On considère que chacun a le droit de s'affirmer comme il veut. La société tunisienne va devoir apprendre à accepter la diversité."